(Société Civile Média) – Élégante, éloquente, une posture chaleureuse et franche, entre enjouement et sobriété, Essy Kodjo fait partie de ces femmes et hommes de la diaspora africaine qui, bravement, ont un jour choisi de faire, pour ainsi dire, leur Alya “racinair’’. Tant pis si l’expression tend au pléonasme. Bien entendu, il ne s’agit pas ici, pour ce qui est de l’aspiration de la communauté concernée, d’aller s’installer sur la “Terre sainte“ au Proche-Orient. Mais simplement pour l’image, retourner sur celle de ses origines, en ayant dans ses bagages, pour les mettre au service du développement, tout le savoir-faire, les moyens ainsi que les expériences acquises dans les démocraties occidentales. Aujourd’hui triple chef d’entreprise à quarante ans au prix d’efforts soutenus et de sacrifices personnels, cette jeune femme, qui a abandonné presque tout et surtout une belle carrière professionnelle au Canada pour se lancer dans l’aventure togolaise, fascine par son parcours et son courage.

Une folle initiative ou une femme enfin à la commande de son destin !

Avez-vous dit : “un grain de foli’’ ? Sachez que “il n’y a point de génie sans’’, pour paraphraser Aristote. Tout au moins, pour Sénèque “on ne trouve guère de grand esprit qui…“ n’en ait point. Et l’éditeur Alain Ayache, quant à lui, d’en faire à côté de “l’audace et sagesse…optimisme…et volonté de gagne’’ entre autres, l’une des pièces magiques de la vie, si celle-ci était un puzzle. Cette entrée en matière aurait pu à elle seule suffire pour résumer la personnalité complexe de Essy KODJO. Ceci dit, il faut bien pourtant éclairer le lecteur sur les raisons qui motivent cette assertion.

La fondatrice, PDG de Perles& Pagnes, entreprise de création artisanale, maroquinerie et produits d’usage courant, a semble-t-il un grain, comme elle ne manque d’ailleurs pas elle-même de l’affirmer. Elle a surement dû, quoi qu’il en soit, faire montre d’une dose d’audace et de folie en quittant ce dernier travail qui était le sien au Canada. Un poste de fonctionnaire dans le programme d’assistance-emploi au sein de la grande administration du gouvernement. Il faut aussi noter que le parcours professionnel de cette ancienne de HEC Montréal n’était déjà pas moins remarquable dans un environnement compétitif rude.À commencer par son travail au bureau de développement de son école, alors étudiante en IT & Management ; son passage à Sears Canada dans le SAV ; ses années dans les assurances et fonds de pension, aussi en tant qu’adjointe de plusieurs courtiers ;son poste de conseillère aux jeunes entrepreneurs, là aussi dans un service gouvernemental, ou encore de consultante en prospective.

C’est alors une proposition de Mono Eco Green Energy, pour tenir le Marketing & Communication, qui finira par convaincre en 2010 l’aventurière et guerrière en elle de rentrer au pays. Les choses tournèrent court au bout de deux ans, lorsque son nouvel employeur, confronté à des difficultés, ferma plusieurs structures et fit une offre sur Dakar à celle qu’il a toujours inspirée. Essy KODJO qui n’a jamais vraiment exercé dans son domaine de prédilection, qui au fond a toujours rejeté les étiquettes, refusa l’emploi. Restée au Togo, elle lança plus tard, sur un déclic, sa propre affaire autour de sa passion enfouie pour les pagnes africains. Il lui faut maintenant promouvoir avec ses articles le style africain, mais avec une rigueur de fabrication et de finition à l’occidentale. Ainsi, finissait-elle enfin de prendre son destin en main !

“…quand notre but n’est pas de conquérir le monde, mais d’être conquis par lui. “ F.C

Celle qui, il y a encore peu, utilisait un alias pour le moins équivoque, Essy “KA’’, est en effet la fille ainée de la figure politique, parfois controversée, et ex-Premier Ministre Agbéyomé Messan KODJO. Pour celui-ci, elle n’éprouve que gratitude et fierté. Fière aujourd’hui, plus que jamais, de porter ce nom,si emblématique pour aussi évoquer, quoi qu’on en pense, une page de l’Histoire.Certes, elle loue l’éducation et les valeurs reçues de ses parents, parmi lesquels le respect, l’amour d’autrui, la persévérance, et admet que ses premiers pas dans la vie ont été par eux assez bien balisés. Néanmoins, estime-t-elle avoir très tôt pris sa vie à bras le corps et continuer d’ailleurs jusque-là de faire par elle-même ses preuves. En témoigne ce parcours. Née à Lomé, elle y fait ses classes jusqu’en quatrième, puis la troisième à Cotonou, avant de s’envoler pour la France où elle reçut le bac en 1997 et fit une année de prépa HEC. L’année d’après, grand fut le choc thermique, quand, pour son arrivée, elle fut accueillie par l’hiver tempétueux canadien. Mais par la suite, grand devenait également son enthousiasme quand elle découvrait le melting-pot de ce magnifique pays qui lui offrit de belles années, des amitiés durables lui ouvrant des horizons sur le monde.

Et si Essy KODJO était bien plus que “et si“ ?

Divorcée en 2014, sans enfant, après vingt ans de vie en couple, celle qui s’est battue pour se faire un nom, non pas dans l’ombre de la notoriété de celui qu’elle porte, mais par elle-même, retrouve une pleine liberté dans l’entrepreneuriat. Au fil du temps, elle s’en était trop rapprochée pour ne pas s’y mettre un jour. Désormais reconnue pour son travail, la grande chrétienne qu’elle est se sent reconnaissante à Dieu, se dit heureuse de son passé et mise tout sur l’avenir. Le bilan, après presque huit années d’activités, de Perles & Pagnes ne traduit pas tout à fait ses objectifs réels. Mais, accomplie, la jeune femme affirme avoir fait un bout de chemin. Son entreprise gagne peu à peu en notoriété et sa gestion, en autonomie. Depuis lors, la guerrière a même pu ajouter deux autres labels à son arc. “Le Comptoir’’ est un bar à jus de fruits et de légumes, tandis que “Saveur d’Africa’’, encore en phase de test, est dédiée à la revalorisation des friandises locales.

À l’écouter et à y penser, Essy KODJO, ravie que son exemple inspire d’autres jeunes gens à entreprendre, est une idéaliste dont la quête première est de faire bouger les lignes de la structure économique de son pays dans le bon sens. Vers plus de valorisation, d’innovation, de modernisation, de rigueur dans la gestion, d’intégration macroéconomique des ressources, plus de justice sociale, plus d’efficacité de l’administration etc.Il lui importe peu d’être la fille aujourd’hui “artisane“ d’un ancien Premier Ministre qui “vend des cacahouètes’’ Au contraire, seule la leçon de vie, l’expérience et la volonté de changer le monde comptent.  Loin de vouloir faire la politique comme son père, lutter pour changer le regard de la société sur l’artisanat, en améliorer les codes est déjà pour elle un combat non moins politique.

Et si… ?

À la personnalité complexe, Essy KODJO, douceur florale, une essence africaine, serait une forêt si elle devait être une plante ; si un animal elle devait être, elle serait “une faune’’ à elle toute seule et grande dévoreuse de bouquins, elle serait une bibliothèque si elle devait être un livre. Une affaire à suivre !

Edem PEDANOU (Portrait réalisé dans le cadre du projet « Egbenana » du Pro-CEMA)

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