Togo-Interview: Godwin ETSE, Directeur du CDFDH, invite le Chef de l’Etat à garantir résolument la liberté de manifestation

(Société Civile Média) – Se prononçant sur l’actualité sociopolitique de son pays dans une interview accordée à la BBC le 08 Juin dernier, le Chef de l’Etat togolais, Faure GNASSINGBE, a évoqué la question de l’effectivité de la liberté de manifestation. Un sujet qui a fait réagir plusieurs citoyens, dont Godwin ETSE (photo), Directeur Exécutif du Centre de Documentation et de Formation sur les Droits de l’Homme (CDFDH) et membre du Panel WATCH. Dans cette interview, cet acteur de la société civile interpelle le chef de l’Etat et l’appelle à garantir la liberté de manifestation. Une liberté qui, selon M. ETSE, est indispensable à une véritable émergence de notre pays. Lecture !

« Depuis 2017, les gens manifestent de façon abondante ». Quelle analyse peut-on faire de cette déclaration du Chef de l’Etat sur la question ?

Du point de vue du citoyen que je suis, c’est plutôt intéressant de voir le chef de l’Etat reconnaître une recrudescence des manifestations publiques dans le pays depuis 2 ans. Généralement, les gens manifestent pour exprimer un ressenti, pour attirer l’attention de l’opinion, pour faire passer un message. C’est donc bien de savoir qu’au niveau du Président de la République, une telle situation n’ait pas été passée inaperçue.

Mais vu sous l’angle de l’effectivité des droits de l’Homme, et prenant en compte les conditions délicates dans lesquelles se sont déroulées ces manifestations, il se pose alors toute la question de la capacité de notre pays à garantir la pleine jouissance de ce droit fondamental, normalement protégé par un impressionnant arsenal juridique au plan national, régional et international, notamment onusien.

Mais il a affirmé ne pas vouloir « interdire les manifestions ». N’est-ce pas suffisant ?

Oui, c’est une déclaration qu’il faut bien évidemment prendre au sérieux. Et il me semble d’ailleurs, de façon générale, qu’en termes de reconnaissance et d’affirmation des principes et valeurs des droits de l’Homme, notre pays s’en sort bien. Nous avons un cadre légal acceptable. Le pays a ratifié la majorité des conventions en la matière et participe assidûment aux examens devant les mécanismes régionaux et ceux des Nations Unies.

Mais il est difficile aujourd’hui de se limiter à une telle affirmation. En effet, la plupart des manifestations planifiées font l’objet, soit de « non autorisation » ou de modification unilatérale de l’itinéraire par les autorités. La dernière en date reste celle des Forces Vives « Espérance pour le Togo », où le motif de départ de l’interdiction du Maire est « l’absence de base juridique légale » dudit mouvement. Dans un tel contexte, et face à la récurrence de ces mesures, il est difficile de ne pas conclure que ces interdictions sont d’ordre général et absolu. Or en la matière, et je n’invente rien, la liberté est la règle et la restriction, l’exception.

Ces restrictions ne sont-elles pas justifiées par le caractère violent des manifestations ? Le chef de l’Etat l’a dit « Je ne saurai tolérer des manifestations avec des armes de guerre »

Bien avant de répondre, si je puis me permettre de faire une observation sur l’expression « Je ne saurai tolérer… » ; je voudrais préciser qu’en réalité, la liberté de réunion et d’assemblée n’est pas de nature à être « octroyée » ou « tolérée » par une quelconque autorité. En principe, et de surcroît dans un régime d’information, comme c’est le cas au Togo, c’est bien un droit garanti à tout citoyen, de façon illimitée, quite à l’exercer dans le respect de la loi.

Il est clair que personne ne saurait encourager la tenue de manifestations violentes sur notre territoire. Dans un contexte où la menace terroriste se rapproche de notre pays, il va de soi que les autorités soient plus regardantes sur les questions sécuritaires. D’ailleurs, la loi sur la liberté de manifestation parle expressément de « manifestations pacifiques ». Mais qu’à cela ne tienne, il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de carence ou de manquements dans l’appréciation du caractère pacifique des manifestations par nos autorités. En réalité, comme l’ont indiqué les Lignes directrices de la Commission de l’Union Africaine sur la liberté de réunion « Des actes de violence isolés ne rendent pas tout un rassemblement non pacifique. Chaque fois que possible, les autorités prennent les mesures nécessaires pour expulser la ou les personnes en question sans pour autant disperser le rassemblement ». Aussi, selon les mêmes textes, « une réunion doit être réputée pacifique dès lors que ses organisateurs professent des intentions pacifiques et que la réunion se tient de manière non violente ». Le respect de ces dispositions par les autorités et les agents des forces de l’ordre aurait pu permettre d’éviter le bilan souvent lourd des répressions débouchant dès fois sur des atteintes à la vie. A propos de ces cas de décès enregistrées nous continuons tout de même d’espérer, comme le gouvernement l’a plusieurs fois promis, que les enquêtes ouvertes aboutiront, que les résultats seront rendus publics, et que les responsabilités seront situées.

Ne pensez-vous, toutefois pas qu’il y a un temps pour les protestations et un temps pour construire le pays ? La persistance de ces manifestations ne constitue-t-elle pas un frein à la dynamique de développement insufflée par le chef de l’Etat ?

Même dans les « grandes démocraties » il y a toujours des vagues de protestations. J’ai la faiblesse de penser que quels que soient les efforts consentis par les autorités dans un pays, il y aura toujours des dynamiques critiques. Mais contrairement à ce que les gens peuvent penser, les approches critiques doivent avoir une place de choix dans l’édification d’une société émergente. C’est donc deux dynamiques à concilier. Le PND est cher au Chef de l’Etat, et c’est de bonne guerre. Mais comment voulons nous travailler à sa mise en œuvre, si on ne laisse pas suffisamment les citoyens, les organisations de la société civile, les mouvements sociopolitiques se prononcer sur la façon dont les choses sont gérées. Comme l’a relevé le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit de réunion pacifique et d’association, le compatriote Clément VOULE, dans un rapport datant d’août 2018, « l’exercice du droit de réunion pacifique et de la liberté d’association est inhérent à la concrétisation des objectifs de développement durable dans tous les États ».

Il est donc important que le Chef de l’Etat exige de nos autorités que des efforts supplémentaires soient faits afin de garantir au mieux cette liberté, indispensable à une véritable émergence de notre pays.

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